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Quand tu sais pas alors t’inventes.
Je sais jamais pourquoi ceci, pourquoi cela : alors j’invente. Ça va trop vite. Je manque de temps. Quand on a l’habitude d’être seul, chaque dialogue est un oral qu’on n’a pas le temps de préparer. Je pense souvent aux marseillais, aux campagnards et aux prolos qui ont la parole très facile, très simple et fluide comme de l’eau de roche elle coule sans discontinuer ; eux ils n’ont pas de mal à parler.

J’arrive devant le grand hangar, je vois Thibault de très très loin, il est pieds nus sur le bitume. Faya fonce droit sur son vélo, en plein sur moi, on est super contents d’se voir. Je l’accompagne dans la maison qu’ils squattent juste à côté d’ici.

Le soleil brille en milieu de ciel on est sur la frange Romainville, celle qui borde Les Lilas. J’ai un peu chaud j’ai mon ordi parce que j’suis venue pour bidouiller des vidéos pendant que Faya codera du son. L’événement vise à réunir un peu des tunes et à faire venir les voisins, pour qu’éventuellement ça dure. F. me fait visiter les maisons ; il y en a 2 et 1 jardin, avec des poules et un zadiste ; j’adore l’endroit.

« - Tu dois être très heureux ici ... ohh le beau jardin !
- Oui c’est pour ça que je t’ai dit de venir, tu adorerais toi, vivre ici.


On croise Fernand et Marilou, Vertigo, Radouane, Athéna. Rad’ est en train de presser des oranges, il nous propose un verre de jus. Dans le jardin on me présente ce qui bientôt sera une mare, et qu’on appelle future piscine, coupons la poire : ça sera baignoire.

- T’aurais du venir vivre ici.
- … On pourrait pas trop être heureux au même endroit.
- T’as peut-être raison.
- Rilou c’est ta nouvelle copine?
- Non non tu sais on fait l’amour mais je sais pas j’en ai plusieurs. D’ailleurs tu sais toi aussi j’t’aime.


Je rigole fort parce qu’il me parle comme un enfant, tellement direct, aucun vernis.
Si le bon Dieu avait de l’argent il lui donnerait régulièrement.

« Arrête de dire des conneries », je lui réponds. On retourne au squat. C’est super beau, Hector a peint en très grandes lettres « Ici Bretagne ». C’est plus propre que la dernière fois. Hangar poète, espace immense, aucune cloison, grandes mezzanines et une maison très bizarrement encastrée au centre du hangar, au milieu du ventre de l’espace.

Je croise Jeanne, petit menu de 33 kg, elle a de profondes cernes rougeâtres autour de ses petits yeux feutrés. Il est 13h. Elle est jolie, semble fatiguée, elle a l’air en lendemain de soirée. Elle dit qu’elle va chercher du Gin. J’ai acheté une bouteille de blanc à 5€ chez un caviste des Lilas, en me félicitant grassement de ne pas aller dans un Franprix. J’entre en cuisine, comme ça sent bon ! Tissa prépare des légumes.

« Comment ça se passe avec la loi ? » je lui demande. Elle en sait rien mais quelqu’une d’autre me dit qu’hier c’était le tribunal rendez-vous, et qu’ça a fini en renvoi de 4 mois.
Tranquillité jusqu’à Octobre.

Hector se penche et m’dit « c’est drôle, c’est la première fois que j’te vois là, la dernière fois t’étais dehors. » Il est sous-terrainement hostile, je m’y attendais. Je vais m’asseoir avec les autres, j’prête mon tabac, on roule des clopes, je sors les fruits que j’ai apporté, je mange la poire, partage les pommes. Je parle un peu avec Amélie du type qui tient l’espace que je loue... C’est un entrepreneur du squat, il fait payer des trucs gratuits. Victor est là, il nous écoute.

- Pourquoi tu t’associes a eux plutôt qu’de venir vivre avec nous ?
(c’est ici que mes tempes s’enflammadent)
- D’abord j’m’associe pas à eux. Je prends seulement c’qu’il y a à prendre. Et d’toute façon j’peux pas bosser dans un endroit où y’a pas d’murs.

Je dis ça parce que je suis pressée, et qu’ça se fait pas de ne pas savoir. La vérité c’est qu’je sais pas, j’ai chaud aux joues, j’ai les yeux secs et l’estomac en peau de pruneau.

Les choses elles se sont faites comme ça. La question danse et puis résonne, elle se fracasse sur les parois de ma boîte crânienne. Bah je sais pas j’étais perdue. Et puis après j’étais partie. Et puis vous rejoindre, j’crois que j’aurais pas assumé. Parce que revenir ça veut dire déjà : être partie. Arriver après la bataille, raviver le détail banal d’un départ soudain et rapide. J’en avais marre Hector tu l’sais. Je savais plus socialiser. J’étais devenue archi-recluse, super gogole presque google, oui c’est comme ça je suis partie.

Puis merde c’est vrai : Revenir après ? Me radiner en fin de réu pour l’apéro ? Venir manger sans cuisiner ? Non merci j’préfère m’abstenir. Faire la branleuse moi j’ai donné. Je suis partie, et j’ai eu même l’élégance timide de n’pas revenir. C’est comme ça que ça s’est passé. Aujourd’hui j’suis là en touriste, c’est triste c’est con mais au moins ça colle au réel. C’est bien comme ça. J’paye pas l’entrée faut pas pousser, mais j’paye mes clope ; et on se parle un peu + comme ça ... Pas la force de reprendre la lutte. Réunionnage et socialisme, préparation des plaidoyers, ouais nan c’est bon ça m’a gonflée. Soulever des fonds, battre les consciences, souffler de l’air dans des petits yeux pour finalement tous se droguer ?

Je t’aime Hector, je le dis souvent. C’est comme ça, on ne choisit pas. Aucune de ces pensées n’est vraie, ce sont de simples théories, des speculoos ... mais ça c’est vrai : je sais pas pourquoi j’suis partie, mais je sais pourquoi j’suis pas revenue : ça s’est pas présenté ainsi.

Sommaire journée : on m’a posé une question dure, et j’ai baragouiné quelque chose. « Putain Leïla mais kestu branles dans une fontaine à côté du Palais Royal plutôt que de t’engager ici ? » J’ai baragouiné quelque chose. Si j’avais eu l’temps j’aurais dit : Je fais toujours tout par amour. Quand on a squatté un hôtel c’était par amour de la frime, et par nécessité de fuir. C’était pour sortir d’mon appart, et aussi pour loger Rita. La voie Montreuil c’était Mounir. Fallait qu’j’déménage l’atelier, ça c’était de la nécessité, c’était pas drôle mais je l’ai fait. Puis on m’a proposé ce boulot, garder un vieux, être payée, dormir là-bas. OK Bingo. J’ai accepté. Et j’suis partie. Post-tribunal j’étais crevée, j’avais besoin d’me reposer.

Le repos c’est la solitude, les autres c’est l’agitation. C’est beau, c’est bien, mais c’est aussi très fatiguant. Je suis partie. Certes un peu du jour au lendemain. J’ai essayé de bien terminer, et de revenir une seule fois. C’est souvent que je fais comme ça. J’ai pas l’mental. J’ai pas la force que vous avez, de vouloir être avec les autres. J’ai choisi la voie sans affect, l’illusion du neutre et du calme. La voie Molière, qui est quand même la voie Robin, puisqu’il n’y a jamais pas d’amour.

Je fais de l’occupation bourgeoise, je paye 15€ le mètre carré. J’file mes tunes à un adophile dont j’aime pas la manière de penser. Ça reste moins cher que partout ailleurs. C’est du profit et c’est risible, est-ce que c’est mal ? Je n’en sais rien. Ça fait pas littéralement mal de faire du fric sur le dos des autres, c’est une posture. J’sais pas franchement pourquoi c’est mal, je sais juste que je n’aime pas ça.

J’y peux rien si j’suis un symptôme du syndrome néo-libéral. Je suis un vélib, suis un iPad. D’ailleurs c’est vrai y’a pas de mal, y’a qu’des iPads ... l’argent nous a rendu étranges. Y’avait quelque chose d’irresponsable dans la vie qu’on menait à l’Hôtel. Squatter le bien d’un marchand de bien endetté jusqu’à la peau de son coude c’est pas sympa, je dirais bientôt que c’est amoral. J’aimerais qu’là-dessus on puisse au moins tomber d’accord. C’était l’esquisse d’une vie ensemble, c’était un collectif boiteux ; c’était cloisonné vertical, et le pire c’est que ça me plaisait. Cloisons et verticalité sont les conditions grâce auxquelles j’ai pu ainsi tout supporter.

C’est peut-être là qu’j’ai pas l’mental : l’horizontal. Moi j’ai besoin de séparation, il faut qu’les choses et les gens me manquent. Sinon j’me met à détester. Et je vous hais. Mais la question ne s’est pas posée. On n’agit pas comme on écrit. J’fais la maline derrière l’ordi. Personne ne m’a téléphoné. Tout le monde a poursuivi sa route, entre amours et nécessités. Et moi je ne suis pas revenue.

J’ai opté pour l’option bobo : 150 balles pour un studio avec moquette derrière la fontaine de Molière. J’habite au milieu du cratère. Et tout Paris pour témoigner d’une humeur vague et villageoise : le soi-disant effondrement. Vous m’faites rire avec vos consciences. C’est grâce au grand libéralisme qu’on peut squatter des bâtiments. On y déverse les aptitudes adolescentes que le système que l’on dénonce nous a permis de développer : envie de bien-être, déconnexion et liberté. Mon cul collant la liberté.

Quand je suis allée à la cuisine faire des bisous à Amélie, j’ai aussi salué Hugo.

- Pourquoi tu pars?
- J’vais travailler.
- Capitaliste.
» Hugo m’a dit. J’ai rigolé.

J’ai réuni ma répartie et j’lui ai dit : « très franchement vu le job que j’ai, je fais plutôt du socialisme. » Et je suis partie en pensant qu’il faut être fou pour se croire en dehors du monstre quand on est ce dont il se nourrit.

Quelques minutes après je glissais sur une merde sous la pluie.



texte : LEÏLA CHAIX
visuel : GATA