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NEUROKILL ANSIEDAD EN EL DANCEFLOOR (ENGLISH VERSION)









"Tandis que je me glissais dans cette chair si froide, si douce, si délicieusement étroite qu'on ne trouve que chez les morts, l'enfant a brusquement ouvert un oeil, translucide comme celui d'une pieuvre et, dans un épouvantable borborygme, a rejeté sur moi le flot noir d'un mystérieux liquide."
Le Nécrophile,
Gabrielle Wittkop




Ano est un monstre qui évolue dans la nuit la plus souple.

Au début ce n’était qu’un bébé trans qui faisait des playlists et passait après d’autres aux platines des soirées queer.

En deux ans il s’est propulsé au sommet du hardcore pour occuper la scène sous le nom de Neurokill. Et Neurokill est pour nous le DJ le plus important de la ville de Mexico aujourd’hui.

L'hiver dernier nous sommes allées au Terminal Antisocal (MX) pour le voir jouer. Quand il est arrivé sur scène et qu’il a commencé à jouer, tout est devenu simple et nous sommes devenues folles. Nous avons dansé comme si nous étions possédées par le démon.

Nous bougions sordides, guidées par une force tellurique, comme cela se produit quelquefois au plus profond de la fête, lorsque la fréquence des basses retrouve celle du sang.




Comment tu as commencé ?
Je travaille comme DJ depuis deux ans. Et il y a quatre ans, j'ai fondé BabyRatta.

Originellement c'est une marque de sweat-shirts, qui a transitionné avec ma pratique vers la production de fêtes et d'événements dans la ville de Mexico.

Je fais aussi du tatouage avec Sangre Sucia et parfois je suis modèle ou mannequin. C'est ce qui me permet de survivre émotionnellement et économiquement.


Sur quels projets tu travailles en ce moment ?
Je travaille en continu pour BabyRatta. Avec la pandémie, même si on a mis en place des soirées virtuelles qui sont un excellent médium pour rester liés, ca a été difficile d'organiser des événements.

Je travaille aussi sur des mixtapes avec différents médias, comme le label argentin AgvaRecords, pour Rinse FM en France, ou Clay Records au Chili. Et en ce moment, j'apprends aussi à produire !

Je participe avec le collectif Aesthetic Disorder à la campagne Divas Nos Queremos, un projet de l'artiste et activiste Sofia Moreno.

Il consiste à soutenir les créateurs et les initiatives trans à travers des bourses. La cagnotte est accessible ici. Le gouvernement ne sera jamais en faveur de nos fêtes. Leur maintien est résolument politique.




Sur sa table nous voyons les matières qu’il revêt durant ses longs sets moites. Ses yeux changent de couleur. Son rire est celui d’un enfant qui connaît tous les jeux.

Sous la lumière cathartique du miroir il se maquille au latex et ses scarifications de plastique barrent un visage rond, rayé, plus doux que le regard d’un amoureux.

Devant lui nous comprenons que nous rencontrons l’un des individus élus que l’on fantasme comme la chose iconique, cette figure symbolique de l’imaginaire queer, cette figure consacrée à jamais, indispensable, offerte comme le corps d’une bête et non pas le corps du Christ à l’appétit des autres bêtes.

Une entité biologique extraterrestre née de nos esprits malades - nos esprits avides, qui veulent voir en Ano posé là, souriant face au trauma, un espoir d’exister comme nous l’imaginions.




Qu'est-ce qui t'inspire ?
Ce qui influence mon travail, ce sont surtout les émotions perçues comme négatives : la crainte, la terreur, l'anxiété, la tristesse… elles provoquent un crash très viscéral en moi.

Ca me demande un grand travail sur moi-même de les extérioriser, mais avec les années j'ai appris à faire davantage confiance à mes sentiments et à en faire de la musique. Je m'inspire aussi beaucoup du rire !


Ceux qui m'inspirent, ce sont les personnes trans qui luttent à chaque jour, chaque heure et chaque minute pour pouvoir exister dans cette société de merde.

Ton set préféré ? Tes rituels ?
L'after du festival NRMAL en 2019 m'a beaucoup marqué. Il y a aussi la fête qu'on a organisé avec Fecal Matter il y a deux ans.

Il y a un jour où je devais jouer à une fête, mais je me sentais très mal émotionnellement. Ma disphorie était si intense que j'ai décidé de me couvrir toute la tête.

Je pouvais à peine y voir ou respirer, mais cet inconfort m'a permis d'entrer plus densément dans l'état de monstre que je recherche en tous temps.

En général, juste avant de jouer, je suis super nerveux. J'essaye toujours d'arriver tôt pour voir les sets des autres et profiter de la soirée, calmer mes nerfs. Après et pendant mes performances, je relâche tout sur scène et sur le dancefloor.


C'est quoi ton mantra ?
Rire de moi-même. Et me dit que tout va bien si j'ai à manger et un endroit où dormir.

Comment est né le monstre en toi ?
Depuis que je suis petit, j'ai toujours eu une attraction pour l'anormal, le monstrueux, le difforme. Auparavant je me détestais, mais je sens que ce n'était pas ma haine. C'était celle que les autres voulaient que je ressente envers moi-même.

J'ai compris qu'il fallait que je m'éloigne de tous ceux qui m'inspiraient cette haine qui ne m'appartenait pas.

J'ai commencé à vivre librement mon genre et à me désigner comme un garçon trans. J'ai aussi commencé ma transition vers la monstruosité.

En rompant définitivement avec l'idée du corps masculin conforme, du physique hégémonique que l'on attribue aux individus socialement acceptés comme étant des hommes, j'ai logiquement commencé à me définir comme transmonstre.

Tout le non-désiré, le non-conforme, tout le non-beau est mon monstre. Transgresser toutes les choses est mon monstre.




Ano parle des diables qui l’accompagnent dans les sous-sols de l’inframonde. Il parle de leur laideur qui est en fait la beauté fondamentale, parfaite, supérieure à la beauté des chérubins, plus proche de la pureté originelle que ne le seront jamais les icônes et le minimalisme occidental qui décide de tous les codes.  

Heureusement et depuis peu, nous commençons à sortir du blanc pour nous mettre à comprendre la couleur.

Sur sa table nous voyons les matières qu’il revêt durant ses longs sets moites. Ses yeux changent de couleur. Son rire est celui d’un enfant qui connaît tous les jeux. Nous commençons à nous immerger dans certaines peurs honteuses et à comprendre que les ténèbres ne sont pas la négation de la vie mais sa plus grande célébration.  

Le satanisme a toujours été, il me semble, plutôt que l’opposition à Dieu, la vénération chaleureuse des anges déchus.

Le seul désir d’Ano a toujours été de faire la fête avec ses amis, de rester dans la lumière stroboscopique, et en cela il est d'après nous un ange, plus : un démiurge.




Qu'est-ce que tu voudrais dire aux européens sur ce qui se passe à Mexico ?
Informez-vous. Les médias mainstream de vos pays n'en parlent pas plus que les nôtres, mais il se passe énormément de choses ici.

Nous vivons une situation extrême de violence et d'actes de haine répétés envers les femmes et les personnes trans.

La police nous viole, nous harcèle et nous tue. La justice n'existe que pour ceux qui peuvent se l'offrir.

Chaque pays est dans son propre état d'urgence : il est l'heure de détruire ce cistème, la profonde détresse économique et sociale qu'il impose durablement, et venir en aide aux plus fragiles, comme les populations indigènes.


Comment tu sensibilises les autres ?
En étant fidèle à moi-même et à mes émotions, depuis mon caca jusqu'à mon dernier cheveu. (rire)

Je crois que c'est surtout en écoutant tous les langages (visuels, performatifs, écrits…) développés dans notre communauté, que ce soit le mien ou celui des autres.

En tant que garcon trans, je suis attristé et épuisé par l'invisibilisation et par la haine des personnes trans.

Il faut savoir que je peux être tué à n'importe quel moment par n'importe qui. Beaucoup d'entre nous ont un travail de déconstruction et de sensibilisation à faire.

Ca me rend heureux que nous soyons de plus en plus visibles, de plus en plus unis. Notre meilleure vengeance c'est exister et résister.

L'erreur n'est pas en nous : l'erreur est dans la suprématie qui empoisonne des millions d'esprits, qui les exhorte à penser que nous devrions ressembler à telle chose, ou nous comporter de telle manière pour vivre, pour travailler.


Des tracklists à recommander ?
Jerome MixFiles. J'aime beaucoup Agva Records, HIEDRAH Club de Baile, DNTFCK, Subrealxyz, HARD TRADE, PAN Records. Écoutez aussi Putivuelta Bogota.





© BabyRatta



© Murak et Analcancer



© Andy Sangre



© Mario Mucho



© Dominique Caballero




Todo lo no deseado y no hermoso es mi monstro. Transgrediendo desde mi monstro.


ÉVÉNEMENT0 · NEUROKILL - ANSIEDAD



TEXTE : GATA
PHOTOS : ZOÉ