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CHERRY B DIAMOND CAR CRASH INTUITIF











"Qui célèbre l’herbe quand elle pousse ? Le ciel changeant de couleur ? La lecture d'un livre ? Qui célèbre le dernier instant de bonheur avant une mort subite ? Il faut oublier les anniversaires. Il faut oublier les repères et laisser tomber les reliques. Pour célèbrer toutes nos autres naissances possibles."
Un appartement sur Uranus,
Paul B. Preciado




Cherry B Diamond est un esprit venu des quatre temps et des quatre pluies. Elle irradie la scène parisienne avec soin à travers le care et le core.

Ses performances invitent le public sur un circuit arc-en-ciel où chaque tour dérape avec assurance vers un nouveau monde peuplé de vibrations méditatives et de personnages kawaï prêts à danser le hakken.

Ange gardienne du vrombissement des kicks et du crissement des mélodies sur l’asphalte du bien être, son esprit nous conduit sur les voies rapide de l’être sans limitations de vitesse.




Parle-nous des dimensions de ton travail.
Ma pratique comprend le chant, la production musicale, la performance, le make-up, et parfois des pratiques plus niche comme du live coding par exemple. Le live coding, c’est un moyen de produire de la musique en programmant avec des logiciels. C’est lié à des projections exécutées en VJing ou à de la musique. Tu peux même produire des hologrammes et avoir un milliard d’amis à tes côtés sur la piste pendant que tu danses.

Je pratique aussi la méditation, qui s'inscrit dans des formes assez immatérielles, ou interposées, et par lesquelles je cherche à connecter des esprits : de Paris à Toulouse, en passant par Lille, jusqu’au Canada par exemple (si ce sont des méditations guidées en français). Mais ça peut aussi être des séances simplement musicales - et donc universelles.

De manière générale, l’idée qui guide mon travail c’est ressentir une émotion commune, concentrer les gens sur un sentiment de plénitude. C’est un désir qui relève du futur que j'imagine pour notre génération, mais qui révèle aussi ce que l’on veut vraiment être, c’est à dire : libres et heureux.

J’adore les performances de maquillage dans lesquelles je fais des make-ups qui sont aussi politiques, et où je me dis, « c’était ce moment » ! Et ce moment pour moi il est éternel.


Comment tu te situes dans la scène queer, techno, politique, et celle de la fête parisienne dans sa globalité ?
J’ai un peu ce statut d’outsider fait de hauts et de bas, d'ovni complet. Selon moi la scène queer elle n'existe pas vraiment. Il y a plutôt des moments de scène queer, avec ses temporalités fortes.

Que ce soit en tant que DJ, guide méditatif ou performeuse make-up, pour moi être queer c’est une identité avec laquelle je vais vivre et évoluer toute ma vie : c’est complètement intrinsèque à mon personnage.

Je trouve que c’est important, à mon échelle, de diffuser l’amour. Juste ça, sans me poser de questions. Il y a aussi cette interrogation quand à l’impact que l’on a sur les autres, qui on touche et qui on touche moins. Tout le monde n’en est pas au même point dans sa vie, mais ce qui est beau c’est que des fois on se rencontre.

Tout le monde a un don ! Du moins c’est ce que je pense des gens. C'est ce qui nous rassemble et nous rapproche. Je pense que certains l’utilisent à des moments particuliers de leur existence, quand ils sont prêts à le faire - surtout dans la scène queer.


Tu peux nous en dire plus sur ton rapport à la spiritualité ?
On va commencer par un peu de métaphysique alors !

Il faut comprendre que la société comme elle est aujourd’hui, c’est une construction. Une construction de consommation dans un système occidental ultra biaisé, un système capitaliste complexe.

À partir du berceau, on est conditionnés. On peut très facilement ne pas le voir, ne pas remettre les choses en question. On peut absorber le fait qu’on se prénomme de telle manière, qu’on s’est vu attribuer tel sexe, qu’on est issu de telle famille.

On peut tout accepter pour ne pas décevoir, et suivre un chemin pour ne pas être exclu, sans être nécessairement en accord avec.

Moi je suis née dans un système de croyance animiste. Ce n’est pas une religion, mais plus un style de vie très ouvert où tout se forme autour de la nature, de la connexion qu’on a avec. On cherche juste à sentir le moment présent et à le vivre avec tout ce qu'il comporte. On a envie de faire plus le lendemain, mais pas nécessairement mieux.

Je suis d’origine malienne et je viens d’une famille de griots. Les griots ne font pas que raconter des comptes, il y a aussi tout le reste de la tradition orale : connaître l’histoire des ancêtres, faire les louanges, et surtout être proche de la nature.

On va la louer et la remercier à travers un système de gratitude et de fête permanente. Une fête parce qu’il pleut, une fête parce qu’il y a du soleil, une fête parce qu’on s’est réveillés ce matin… on part de la base des choses et on voit du beau dans un bourgeon.


Et ton rapport à l’intuition et la spontanéité ?
Pour moi tout part de l’intuition. Je pense que chaque individu va agir de manière culturelle, par rapport à son éducation ou ce qu’il a traversé.

Ce qu’il y a de super beau dans l’intuition c’est de pouvoir se libérer de tout ce qui nous lie à ce qu’on 'devrait' faire, avec qui ont devrait être pi avec qui on devrait pas, peu importe, juste décloisonner le tout.

Je parle souvent de 3 choses : la fréquence, l’énergie et la vibration. C’est mes trois thèmes. Et la vibration c’est vraiment le point central de toute vie terrestre. La vibration, à partir du moment ou t’es dans une situation, ressens-là. C’est à dire de la paume de tes pieds jusqu’à ton cuir chevelu, le frissonnement des poils.

Est-ce que je vais dans telle école l’année prochaine ? Est-ce que j’écris cette chanson ? Est-ce que ça me fait quelque chose dans le ventre qui me fait presque entrer dans un état d’euphorie ?

Quand tu t’écoutes vraiment, t’es le roi du pétrole. Je pense que tout se joue par rapport à ça, même quand on se heurte à la société. Dès que tu t’écoutes plus, tu vas pas vivre ta vie, tu vas la subir. Donc : écoute-toi.


Quelle place occupe le rêve dans ta réflexion ?
Le rêve occupe une place primordiale dans ma vie. Il peut être interprété de différentes façons : notamment celle où l’on projette les choses qui pourraient arriver, le rêve prémonitoire ; et celle où on peut revivre quelque chose, comme une sorte de digestion.

Pour moi, le rêve est maïeutique : j’ai l’impression d’accoucher de quelque chose au petit matin. Je le vois comme une ressource. C’est plusieurs images avec différentes personnes qui ont existé ou qui me manquent en ce moment. Des personnes qui ont disparu, des gens qui faisaient partie de ma vie, des amoureuses par exemple…

Souvent mes rêves me laissent stupéfaite, parce que grâce à eux je me rends compte que je ne savais pas que je savais.




C’est dans les sous sols du Carbone 17 qu’elle a trituré nos âmes pour la première fois, lors d’un set dégoulinant aux allures de séance fitness où les corps en sueurs peinent à se décoller de leurs habits.

Plus tard après le retour du jour, nous la retrouverons lors des dimanche ramasse dans la candeur extatique des éternels lendemain de fête.




Il y a des sujets qui te préoccupent en ce moment ?
Y'a deux, trois sujets qui reviennent en boucle récemment. Nous on habite au Carbone 17 à Aubervilliers, et il y a quelques semaines on a eu le résultat des élections : on tombe à droite. Il faut savoir qu’il y a 20 ans, on était dans une zone communiste.

On est déjà sur plusieurs semaines de manifestations avec le mouvement Black Lives Matter, Justice pour Adama, et puis la Pride, et ça nous a donné beaucoup d’espoir. Mais on s’y est vraiment beaucoup investis et au final on obtient un résultat double.

D’un côté il y a cet objectif qu’on veut atteindre, et nos philosophies en pleine évolution : on s’entre-éduque, on s’auto-éduque ensemble sur les réseaux sociaux.

On arrive à communiquer les informations et comprendre qu’on fait tous partie intégrante du problème et de la solution. Puis de l'autre côté, on a cette majorité de droite, qui n’est ni solidaire, ni coopérative, ni curieuse des initiatives, et qui nous rappelle que le combat continue. Que nos besoins de s’éduquer devront se renforcer, et le besoin d’éduquer les autres encore plus.

En France il y a déjà beaucoup de disparités : si dans les quartier ou il y a le plus de popularisation, on tombe sur des besoins électoraux aussi radicaux, je pense que c’est clairement parce que notre génération doit porter sa voix. Montrer qu’elle est là, qu’elle existe et que c’est elle qui représente le futur.


C’est peut être une nécessité de re-politiser toutes ces choses qui arrivent ?
La politisation c’est un vrai problème pour moi : je m’explique.

Tu peux avoir des esprits qui sont complètement politisés mais qui n’en ont pas forcément la légitimité.

Y'a des gens qui prennent la parole à n’importe quel moment, et ces personnes c’est pas forcément les personnes qui sont opprimées, ni celles qui ont le plus urgemment besoin d’expression.

Souvent c’est des personnes qui savent juste comment communiquer, ou qui sont très entourées et peuvent se diffuser. Mais c’est pas du tout représentatif de quoi que ce soit.

Donc pour moi le plus important c’est de s’exprimer, et que ce soit individuel.


Quel est le parallèle que tu fais entre toi et les espaces que tu décides d’occuper ?
Le corps est selon moi politique. C’est-à-dire que j’aurai pu choisir d’habiter en colocation à Paris ou en banlieue, mais j’habite en squat.

C’est important d’investir son corps, sa pensée, sa force pour accompagner un mouvement. Pas dans un rôle de sauveur, mais dans un rôle de fraternité, d'éloignement conscient avec les institutions et les systèmes de consommation sur lesquels on ne compte plus depuis longtemps.

Je crois beaucoup au fait qu’on puisse passer à un système de décroissance. Repenser la manière dont on consomme, la manière dont on porte nos vêtements, comment on achète nos légumes, comment on construit nos soirées, et qui y vient.

Au final tout est une philosophie et tout peut se repenser ; pas forcément selon cette utopie d’un monde meilleur, mais simplement dans l’objectif d’un monde juste et équilibré. Le fait d’habiter en squat est une position forte.

Nous au Carbone, on est en squat, et on nous regarde comme des artistes, alors ça nous donne une petite position et une petite notoriété... mais on est dans un endroit (Aubervilliers, dans le 93, je restitue) où y'a quand même pas mal de précarité. Alors on est aussi là pour faire le lien, montrer qu’on parle d’un avenir et d’un intérêt commun à tous.

On a des idées à foison, type faire des glaces ou inviter le pizzaiolo du coin. Et au final c’est pas tellement politique : c’est juste vivre avec nos voisins, de la porte d’à côté, d’en face - et ça change le mindset à tous les étages.

Voilà pourquoi j’habite en squat. C’est pas simplement pour faire de la musique ou pour le côté alternatif “bling”. Il va se passer des choses dans les prochaines années et nous, on veut choisir d'en faire partie.




Porter sa voix depuis sa chambre, depuis sa rue ou depuis un dancefloor jusqu’à ne plus être la seule à entendre son propre écho depuis les limbes, jusqu’à ce que les utopies soient tangibles et que chacun puisse s’y faire une place.

Cherry possède un garage mental dans lequel elle tune les esprits et il devrait être indispensable d’y passer comme au contrôle technique.

La prochaine étape où faire crisser nos jantes avec elle sera son set du 18 septembre au Take Care Festival, aux Magasins Généraux, investis par Manifesto XII le temps d'un week-end gravitant autour du soin de soi et des autres.




Tu as des projets en cours dont tu aimerais nous parler ?
Dans les prochaines semaines et les prochains mois je vais pas mal m’intéresser aux pratiques du futur. Pas le futur de manière concrète, mais une certaine idée du futur. Une expo est prévue dans un centre contemporain qui s’appelle Ford, à Lausanne en Suisse.

On va proposer une voiture DIY, et dans cette voiture on mettra a disposition des documents sonores et visuels. Des mangas, des flashs de science fiction, des item de jeux vidéo. Toutes ces influences vont nous mener à la méditation.

Pas la méditation en terme de concept mais en terme d’action. C’est à dire des sensations qui proposent de visualiser un moment, une idée, un souvenir, quelque chose qui nous fait du bien. Et du coup on est une équipe qui est en train de se monter sur ce projet, qui durera 2-3 mois.


Des influences récentes qui t'ont inspirée ?
La dernière personne qui m’a intéressée c’est Urumi, Une DJ super cute qui a proposé un son à base de jeux vidéo axés sur l’univers du Meimei (façon Dance Dance Révolution). Elle a produit Afrocalypse, un son sans paroles, où elle passe progressivement de level en level en faisant du twerk. C’est une trop belle animation.

Autre chose qui m’a influencée de dingue, de manière plus méditative, c’est Fest de Nikita Diakur, des gabber qui dansent au pied de la cité. Ils sont un peu destroy, ils dansent du matin au soir, c’est archi véner et c’est passé au palais de Tokyo. Ça dure 2-3 minutes et ça dit tout de nous : comment on aime faire la fête, comment on aime se retrouver et comment on a besoin de rien d’autre que simplement se réunir kicker au sol, faire trembler les basses, ramener la vie et se sentir vibrer.

Sinon ce qui m'influence c’est pas forcément des personnes, des noms ou des événements, parce qu’il y en a énormément. Souvent c’est plus des sensations, des ressentis qui me rattachent à quelque chose qui m’inspire, simplement parce que ça regroupe toute les point que je vous ai cité.


Ta tracklist ?
Y’a Miss Nina (rire). Sentient de l'artiste chilienne Lila Tirando A Violeta. C’est un son qu’elle a enregistré cette année, c'est une grande révélation. Elle a enregistré des samples d’un cheval qui galope et elle chante par dessus avecsa voix.

C’est vachement féminin, vachement langoureux mais c’est aussi politique. C’est assez intéressant et surtout c’est une meuf qui s’est construite toute seule, avec cette intuition musicale, et ça se reconnait. Je trouve ce son parfait car il est brut.

Il y a 14anger avec Rave Planet, de la hardcore/gabber pure et dure sans concession, c’est très organique comme sonorités.

Il y a aussi CNSSSN, c’est un son super intéressant, parce qu’il y a un rapport méditatif entre des sons de la vie de tous les jours mais en version musicale.

Et une dernière : c’est un son cardio. C’est de Genetek et ça s’appelle TeknoFairytale, pour le coup c’est un univers de trance accompagné de sonorités un peu trolls et lucioles. C’est le genre de son que t’écoutes, très amusé, très heureux, limite naïf en forêt, et qui fait vraiment beaucoup de bien.






© Rinse France




© Coucou Party




© Frivole de Nuit




© Frivole de Nuit




© Andres Komatsu




"je me rends compte que je ne savais pas que je savais."


ÉVÉNEMENT0 · CHERRY B DIAMOND - I AM FAST



TEXTE : TALITA OTOVIC ― PHOTOS : ZOÉ CHAUVET