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LIA CATREUX ODE À LA TOUSOVKA











"La nuit, on perçoit avec une intensité particulière l'immobilité des choses : la lampe, les meubles, les photographies encadrées sur le bureau. De temps à autre, l'eau déglutit et gargouille dans ses invisibles tuyaux comme si des sanglots montaient à la gorge de la maison."
Détails d’un coucher de soleil,
Vladimir Nabokov




Nous avons creusé un dédale de pierres précieuses. À son bout s’est détachée d’entre les roches la silhouette de Lia.

Et à nos alentours, les sympathiques monstres de la nuit ont tapé du pied jusqu’à former un nuage de poussière qui refuse encore à ce jour de retomber.




Tu peux te présenter en quelques mots ?
Je suis un être humain un peu comme tout le monde qui s’intègre dans la société avec le temps, une sorte de pâte à modeler qui ne veut pas sécher.

Pas envie d’avoir une forme trop prononcée, pas envie de m’imposer, pas envie d’avoir un univers précis, pas envie d’être une star, pas envie d’être un personnage avec une identité statique.

J’aime être malléable et trouver une sérénité à me laisser porter par les formes que je peux prendre. Pour moi on est comme de petits fragments, et même si on est le meilleur, on reste un fragment. Moi aussi je suis un de ces petits fragments.


Vers quoi est-ce que tu t’orientes dans la vie ?
L’expérimentation, l’expérimental, l’expérience.

Je pense qu’il faut essayer des choses que l’on ne nous propose pas forcément dès notre plus jeune âge. Le domaine de la créativité est bien vaste et me semble un peu restreint dans le domaine scolaire par rapport à sa complexité et son importance au quotidien.

Ça me rend heureuse de voir les nouveaux intérêts qu’on peut développer avec le temps, même s'ils ne nous étaient pas donnés au départ. C’est dans ce sens là que j’accorde une grande place à expérimenter toujours plus.


Qu’est-ce qui t’as motivé à quitter l’école très jeune pour te consacrer au mannequinat ?
Je vais restituer un peu le contexte. Je suis née en France, mais le russe a été ma première langue. Jusqu’à mes 16 ans, j’ai été éduquée principalement par ma grand-mère parce que ma mère travaillait beaucoup.

Ma mère était elle-même mannequin, ses photos jeune me faisaient rêver. À l’époque je pouvais avoir jusqu'à 9 activités par semaine en dehors de l’école, si ce n’est plus. Qu’il s’agisse de sports ou d’activités culturelles, je m’y sentais douée.

L’école, au contraire, était un calvaire pour moi. À ce moment ma vision de la réussite était assez restreinte, et le mannequinat me paraissait être la meilleure option pour m’affranchir de tout ça.

J’étais trop en marge pour avoir une vie sociale, trop larguée pour aimer l’école. Mais ça reste assez frontal. Tu ne fais pas forcément mannequin parce que ça parce que ça va te rendre heureuse - à vrai dire t’en sais rien.

Ce que je savais c’est que les métiers ne s’arrêtaient pas qu’aux diplômes, et que j’avais envie de tout faire péter : sortir en club, travailler pour la première fois avec des adultes, me coucher à l’heure de mon choix…

D’ailleurs c’est de famille : Mamie Tania se couchait toujours à 5 heures du mat, et c’est elle qui me couvrait auprès de ma mère quand je faisais le mur. ĸ черту систему (Au diable le système).


Est-ce que ton statut de mannequin t'a ouvert des portes dans d’autres domaines ?
Carrément, même si j’étais dans un énorme déni pendant un moment. La semaine dernière encore, j'ai fait le porte manteau et mis des fringues pour une présentation d’école. Mais maintenant la différence c’est que je suis devenue particulièrement sensible à la créativité.

Par exemple, cette présentation m’a permis de rencontrer Carla Boré, la créatrice. Gros crush pour sa collection comme pour son univers. Je me suis sentie inspirée par son travail et ses références.

En évoluant dans ce milieu on rencontre beaucoup d’artistes incroyables, parfois même trop tôt, et à l’époque je ne mangeais pas suffisamment pour prendre goût à tous ces défis malheureusement…

J’avais faim tout le temps et je n’allais que rarement au bout des choses. Ce qui me soulageait au quotidien : la teuf. Et c’est qui s’est révélée être mon chemin préféré.





Lia fait retentir Transfiguration sur les parois friables de la grotte. Il est 2 heures, peut-être plus, on ne sait plus.

À l’image d’une vestale, elle entretient le feu sacré d’un grand temple insolite.

C’est à la rave Gros Tas De Grotte, organisée par Marie et Loup, que nous l’avons rencontrée.




À quel moment tu t’es plongée dans la musique ?
Tard ! Au départ j’étais cette ado qui ne pensait qu'à la mode et qui s’en foutait complètement du reste. Je passais mes semaines à faire le mur sans vraiment comprendre pourquoi j’étais autant attirée par la nuit.

Il y a 10 ans il y avait les soirées queer/fashion, dans lesquelles j’étais une vraie petite star, de l’autre les boîtes comme le Social Club, où les DJ c’était 99% de mecs.

Mes amis avaient du mal à me suivre dans toutes ces aventures, mais moi c’est là que mon coeur battait le plus fort.

À l’époque, ma culture en terme de musique était proche du néant, je ne connaissais pas la house ni même la techno.

Il y avait pas ce soutien entre meufs, je constatais le poids grandissant des inégalités et je me souviens m’être sentie terriblement seule à jouer la groupie de tous ces mecs qui occupaient l’intégralité du paysage.

J’ai donc décidé de me mettre au travail, sans savoir à quel point ça allait me plaire. Au départ je commençais à mixer dans mon coin et je me trouvais ridicule, mais maintenant que j’ai posé ma pierre, je suis à l’aise. J’ai du soutien et ça me donne juste davantage de détermination à être DJ.


Est-ce que tu te rattaches à une scène ? Ou bien te sens-tu davantage électron libre ?
Électron libre à fond. Pour ma part je me sentais tourner en rond quand je fréquentais des scènes bien particulières, même si je n’ai rien contre le principe.

La mode c’est bien, mais on vit à Paris, et ça fait 6 ans qu’on sort au Silencio, 3 ans au Mauri7, c’est bon.

Au départ ce n’était vraiment pas facile de me confronter à de nouvelles scènes mais quand on est un électron libre, rien ne se perd, tout se transforme.


Une semaine pour toi, ça ressemble à quoi ?
Je dois dire que je n’ai pas eu de rythme stable depuis le collège.

Dès l’arrêt de ma scolarité, je me suis créé un système weirdos de flèches, de sous flèches et d’algorithmes pour m’orienter dans ce que je pouvais faire par cycles de 4h, même si bien évidement j’ai d’autres types de rendez-vous à honorer en dehors de ça. Chaque soir avant de dormir je me demande: « T’as fait quoi de concret aujourd’hui ? »

Après, peu importe l’heure à laquelle je me couche - si j’ai pas passé le lundi matin à bosser, j’ai sûrement bossé dimanche toute la nuit.

De toutes manières, ces métiers créatifs sont très boulimiques. Ça ne relève pas de la folie mais juste de cette envie de ne jamais vouloir s’arrêter. C’est une forme de liberté bien particulière.

Maintenant mon plus gros défi c’est surtout d’aller dormir. (rire)


Tu nous parlais un peu plus tôt de ta culture russe, qu’est-ce qu’elle t’a apporté ?
J’ai justement parlé de ce sujet-là avec une pote y’a pas longtemps. On se disait que quand t’es jeune ado avec des origines, tu te confrontes à un pays natal - ou non d’ailleurs -, puis à un pays d’origine, et t’as souvent du mal à comprendre où est ta place.

Il y a ces deux extrêmes : ce qui se passe chez toi et ce qu’on t’apprends à l’école.

Dans la cour de recré, tu peux être moquée pour ta différence et avoir tendance à ressentir de la honte envers ta propre famille. Moi j’avais des couettes avec des noeuds papillons et des robes pas possibles, les profs et les élèves me prenaient un peu à part. Chez moi on parlait russe et je me prenais un peu la culture dans la gueule.

Il faut savoir que dans la culture Russe les familles sont souvent extrêmement soudées entre générations, des fois ça peut être assez étouffant. Il y a une grosse différence entre ma grand-mère qui sort d’un coin paumé de Russie, et moi dans le Paris des année 2000.

Mais avec le temps ce rapport s’adoucit et on comprend que notre moitié d’identité est une chose extrêmement précieuse. Depuis que j’écoute du son, j’ai une très forte envie d’explorer les cultures de l’Est, surtout de nuit.


Tu travailles aussi avec la 3D, tu peux nous en dire un peu plus ?
Je me suis longtemps obstinée à ne faire que de la musique jusqu’à m’en faire saigner les oreilles, ce qui pouvait me faire perdre toute objectivité - même si j’aime ça plus que tout.Je sais pas, peut-être que si tu bosses dans une parfumerie y a un moment où tu n’arrives plus à sentir les choses et tu veux solliciter un autre sens.

La 3D ça demande davantage d’investissement pour moi, mais ça me fait du bien de m’éloigner du travail sonore de temps en temps et d’éveiller d’autres sens.

Je sais pas, peut-être que si tu bosses dans une parfumerie y a un moment où tu n'arrives plus à sentir les choses et plutôt solliciter un autre sens.

Quand tu travailles dans la musique tu dois aussi penser à tes visuels, c’est assez complémentaire et ça me permet de me créer un univers propre autant à travers l’image que le son.




Lia est un spécimen nocturne mutant qui, dès son plus jeune âge, a gravité devant les flashs avant de passer derrière les CDJ.

Les elfes de son acabit se promènent aussi bien dans les hautes sphères que les cours des miracles.

Lia s'est nourrie dans les auges des disquaires et a promené en tous lieux sa soif de basses aussi lourdes et sombres que sa verve nous apparaît lumineuse et claire.

Elle s’est progressivement affranchie de l’image pour faire résonner son être à travers la musique, donner le rythme qu’elle souhaite insuffler au dancefloor, donner le rythme qu’elle souhaite insuffler à son existence.




Comment organiserais-tu une fête ?
Ca ressemblerait à la soirée Gros Tas de Grottes. C’est là que j’ai eu mes plus beaux souvenirs. Le fait que ce soit loin et galère d’accès me fait du bien - après ça il me faut toujours un petit moment pour me réconcilier avec Paris.

Cette grotte c’est un coup de bol, une pote de pote jouait là-bas quand elle était petite, ça servait de terrain de culture pour les radis.

J’étais vraiment émerveillée par l’enthousiasme et l’énergie du public, il y avait des gens de tous les milieux, de toutes les villes. C’est aussi super beau de voir plus de discipline dans une rave illégale que dans une boîte parisienne. Pourtant chacun était libre de faire ce qu’il voulait.

J’aime quand les gens viennent pour s’amuser, pas pour se montrer. Le mot fête n’a même plus tout son sens pour moi, ce serait surtout une Тусовĸа (Tousovka) ; c’est un mot russe qui signifie fête, mais plus sous la forme d’un passe-temps dont tu t’éprends complètement et dans lequel tu t’abandonnes, sans que ce soit concret et juste par pur plaisir.

J’y inviterais évidemment des artistes français, mais je n’hésiterai pas à aller creuser à l’étranger.

Y’a une productrice que j’aime beaucoup en ce moment, elle s’appelle 33EMYBW.

C’est à travers sa musique que j’ai découvert SVBKVLT, un de mes labels préférés basé à Shanghai. Il penche vers l’Experimental et le Break tout en brouillant les notions de style de façon très étrange.


Tu as un meilleur souvenir de DJ ?
Encore une fois c’était à Gros Tas de Grottes II. Quelques mois plus tôt je faisais ma première rave à la Gros Tas de Grottes I.

Je vais pas tout décrire puisque vous y étiez, mais je ne pouvais pas rêver mieux pour un set. J’ai eu beaucoup de soutien du public, ça m’a permis de laisser le stress derrière moi.

Les gens étaient super réceptifs à ce que je proposais et ça m’a profondément touché. Je me sentais proche du public, proche des orgas, j’avais l’impression que j’étais en famille.

À vrai dire j’ai beaucoup joué à l’étranger, dans des clubs, des festivals, dans des endroits chics, pour des marques, et je me suis rarement sentie vraiment à ma place - rien n’était aussi enthousiasmant. Et puis le système son et l’acoustique étaient top.

Des fois je me rappelle que j’ai quand même joué au fin fond d’une grotte de 2000m2.


Un lieu de prédilection ?
Les endroits où je me sens le mieux sont souvent associés à la fête, aux esprits, à la nuit, aux gens que j’aime, à toute cette culture, mais avant tout c’est la musique, peu importe où.

Je tomberais malade sans système son, je ne survivrais pas sans musique. On me demande ce que je veux faire : je veux faire la fête.

À l’inverse, j’aime aussi être seule chez moi quand le moral est bon, car c’est là où tout commence et aussi là où tout finit.


Tu t’imagines où dans 30 ans ?
Peu importe où, à vrai dire j’en ai aucune idée. Une chose est sûre, c’est que je serai constamment en travaux.

J’espère rester proche de la musique et être entourée de mes amis, j’arrêterais surement quand je serai sourde. Je suis franchement curieuse de savoir à quoi notre génération ressemblera.


Et si tu te rencontrais petite ?
Je me traînerais par les couettes et je me foutrais des baffes (rire).

Je pense que ça se passerait pas super bien pour tout le monde si on devait s’entretenir avec son soi plus vieux ou plus jeune. Ça me fait penser à la série Dark. Parfois on voudrait changer les choses mais c’est aux choses de nous changer toutes seules.

À l’époque les préjugés étaient plus lourds qu’aujourd’hui dans le milieu ou je travaillais, je m’en prenais plein la gueule - mais je n’avais pas froid aux yeux. Je pense que mon petit moi aurait sans doute des choses à me réapprendre.


Qui sont les gens qui t’inspirent ?
Ce n’est pas forcément des gens que j’aime, ça m’intéresse de décrypter les idées de ceux que je ne comprends pas aussi. J’essaye de ne pas me laisser influencer par le trop conforme et les algorithmes instas, même si je me fais encore avoir parfois.

Ça peut être des amis car ils me font découvrir des tas de choses extra et m’encouragent, comme ça peut être une très vieille dame chic qui promène son chien, un musicien dans le métro, un jeune teufeur, une écrivain qui parle sur France Culture…

Dans le domaine créatif, ça change un peu tous les jours. Ça me paraîtrait absurde de ne mentionner qu’une poignée de références ici par rapport à la longue liste qui m’inspire.


Ta tracklist du moment ?
Darrien Kelly Fixation par Darrien Kelly, Wrk Dat Body par DJ Earl, Braincracking par Neophyte, Aphids par Gooooose & DJ Scotch Egg, et Kimchi Slap (ft. Kill.gone) (Intrepid Skin) par Marcus L.





© Juliette Guibert



© Lia Catreux



© Jardin Club



© Rinse France



© Xavier Dartayre



"Le but c’est pas d’embellir tes complexes, c’est de dire ce que t’es et où ça t’as mené."


ÉVÉNEMENT0 · LIA CATREUX - UPDATE CHIROMANCY



TEXTE : TALITA OTOVIC
PHOTOS : ZOÉ CHAUVET
DESIGN : PAULINE CORMAULT