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LAVANDE ONCE YOU KILL A COW
YOU GOTTA MAKE A BURGER










"Et maintenant, nous allons écouter de la variété : une chanson pop.
Bach, Vivaldi, mon cul !
Nous n'allons pas écouter une chanson pop.
Nous allons écouter deux chansons pop,
car mon coeur est une putain de foutue chanson pop."

Écrits 2003-2014,
Angelica Liddell




Pour se retrouver il est important de s'être perdu. D'avoir parcouru du regard les lignes inlassables, incassables d'un monde géométrique. Il s'est agi pour Lavande d'en apprendre la superficie et les limites afin de les outrepasser. Car le sien, son monde, se précise à travers puis au-delà des cartes.

Connu de personne mais aussi de toustes, ce monde intérieur aura émergé par magie, issu des expériences qui ont façonné l'impressionnant kiosque dans sa tête. Un flux de forces, d'entités, d'icônes immarcescibles imaginées pour nourrir et exprimer son débordant potentiel de création.




Présente-toi ?

En société je déteste me présenter, mais let's do it, c’est le challenge : Bonjour, ici Lavande, j’habite à Marseille, et l’avantage d'avoir un prénom de fleur c'est que je peux me rempoter dans pleins d’endroits différents. En ce moment même par exemple, si je suis à Marseille je suis aussi étudiante à Grenoble, aux Beaux-arts. Ma passion c’est de pouvoir me rempoter dès que je suis un peu fanée dans une autre ville.

Tu es multi-dimensionnelle. Tu travailles autant l’écriture que la performance, le montage ou l’installation. Par quel médium tu as commencé ?

J’arrive même pas à me souvenir de quand précisément j’ai commencé à créer des choses, mais évidemment de manière un peu clichée c’est une nécessité que j’ai toujours ressentie. J’ai toujours été inspirée et fascinée par les pop stars ! J’ai eu très tôt ce désir d’avoir un produit de moi-même qui puisse toucher à plusieurs spectres créatifs.

J’ai eu la chance de passer un BAC arts appliqués pour lequel j’ai fait plein de choses différentes, assez axées design, mais c’était surtout pour ouvrir les portes à la découverte. Après ça j’ai fait un BTS de design de mode, et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à me diversifier ! J'ai par ailleurs fait très peu de vêtement là-bas…

Ma curiosité a du mal à se contenir dans ma pratique, du coup je pense que j’ai beaucoup de mal à répondre à la question « qu‘est-ce que tu fais dans la vie ? », parce que j’ai l’impression que ça évolue tout le temps, et qu’une histoire comme la mienne c’est vraiment une narration qui ne se résume pas en un médium ou en une appellation qui soit facilement digérable.

Récemment je me suis mise d’accord avec moi-même pour dire que j’avais une pratique d’ascenseur, c’est-à-dire que littéralement je suis dans un ascenseur constamment, toujours en rapport avec le vide, dans cette capsule qui se contient elle-même, et qui devient autosuffisante.


C’est drôle que tu parles de cette pratique d’ascenseur, parce que tu commences par faire des vidéos d’auto-fiction à partir de 2017, puis après ça tu pars sur des productions plus abstraites, plus frictionnelles ; et à ton arrivée à Marseille tu reviens vers cette pratique du journal intime vidéo. Comment tu expliques ces allers-retours inter-étages ?

Ce qui se passe c’est que cette pratique de l’ascenseur, elle nous fait faire des va-et-vient. Quand tu es créatif.ve, il y a cette chronologie qui se tisse, un peu comme quand tu retournes vers les musiques que tu écoutais quand tu étais plus jeune. Il y a des moments où des liens se font entre ce que j’ai produit auparavant - avec les vlog on le remarque notamment - et puis avec le temps c’est aussi devenu un peu plus qualitatif et c’est pour ça que ça me parle de parler d’ascenseur.

Au bout du compte on est tous.tes dans un ascenseur, c’est notre capsule temporelle, intra-personnelle. C’est marrant de s’imaginer dans un immeuble, avec une destinée à plusieurs étages que t’as pas encore ouverts, mais qui sont là pour l’être.

Je suis aussi assez marquée par l’ascension sociale, c’est pour ça que je fais référence à cette histoire d’ascenseur, à ce concept de 'transfuge de classe' qui est marquant dans La diagonale du vide par exemple. C’est important pour moi de garder ça dans mon ADN. À l’école je suis beaucoup plus connue pour mes performances, et c’est drôle parce qu’il y a une dualité entre les moments de monstration au public et ma vie de tous les jours, car les personnes me connaissent beaucoup plus pour les vlogs. J’adore être perçue d’une manière quelque part, et d’une tout autre ailleurs, pour pouvoir jongler entre tout ça.


Je voulais revenir sur l’installation de « La diagonale du vide », où tu fais référence au corps ouvrier, au corps restreint. Tu parles de la volonté de transcender son statut : peux-tu élaborer sur ton propre rapport à cette transcendance dans ton travail, qui est justement très libre et intuitif en comparaison au travail ouvrier/à la chaîne ?

Petite j’ai été vachement marquée par le travail à l’usine. Mon père ramassait des œufs toute la journée et ma mère faisait le ménage chez les gens. Avec le recul j’y vois toute une machinale panoplie de gestes chorégraphiques, et la manière dont je les ressentais plus jeune n’avait rien à voir avec une romanisation de ce qui se passait. Je pense qu'aujourd'hui je déplace ces gestes-là à mon avantage après avoir intégré tout un processus pour les comprendre, et fatalement beaucoup de vide s’est installé dans ma pratique.

C’est assez violent pour moi de réactiver ces choses-là, et de les mettre dans ma capsule temporelle, parce que je ne veux pas tomber dans une forme de fétichisme. À la base je devais plus tard ramasser les œufs à l’usine comme mon père, du coup en m'inscrivant dans une forme d'opposition et en adoptant cette position d’artiste aux Beaux-arts, j’ai essayé de trouver un moyen de moi aussi reproduire des gestes répétitifs, mais qui fassent davantage sens et qui soient synonyme pour moi de plaisir et pas de travail. Parce que je fais cette différence entre le travail dur et le travail plaisant, c’est-à-dire que pour moi le travail plaisant c’est même plus du travail.



"La diagonale du vide", 2022

Qu’est-ce que la phrase « La diagonale du vide » représente pour toi ?

C’est toujours émouvant pour moi de repenser à La diagonale du vide, parce que c’est déjà une appellation extrêmement violente dans sa formulation. Je pense que ça a été inventé par les géologues - je confonds toujours géographe et géologue mais là je pense que c’est géologue -, et au final cette formulation n’est plus utilisée parce qu’ils se sont rendus compte du poids des mots ; maintenant on parle de zone à faible densité ou quelque chose comme ça.

Pour moi cette formule représente un cadre d’exploration : quand j’ai quitté la diagonale du vide on m’a dit, « oh tu viens de la diagonale du vide », et je me suis tout de suite dit, « je viens du vide » ? C’est marrant pourtant je me sens bien remplie.

Il y a quand même eu un moment où après avoir réactivé tout ça, après avoir parlé de mon père, et de ma mère, je me suis beaucoup remise en question et je me suis dit qu’ils avaient rien demandé et qu’ils voulaient pas qu‘on parle d’eux. Après tout ça je suis tombée dans le vide moi-même, j’ai passé deux ans à rien faire. Pour le coup j’étais plus embarrassée car quand on me demandait ce que je faisais je répondais, « rien ».

J’ai écrit un mémoire là-dessus, « When I grow up I wanna be nothing at all », du coup j’ai mis de côté le projet sur la diagonale du vide et j’ai repris les vlog, plus légers. C’étaient des choses un peu lourdes à raconter, alors que la première chose que j’ai envie de faire c’est de me faire du bien, et par extension faire du bien aux gens qui regardent ce que je fais.



"When I grow up I want to be nothing at all", 2022



Lavande a fait de son quotidien un espace d'expérimentation, un site de fouille et un lieu de bouleversement de nos certitudes comme des siennes. Il y a quelque chose qui se laisse appréhender mais jamais tout à fait saisir dans les contenus qui sortent de sa tête pour se présenter au monde ; quelque chose qui nous traverse et que l'on est persuadé de comprendre, ou presque d'avoir vécu.

Tant spectatrice du néant avec lequel elle construit des histoires que protagoniste autour de laquelle se cristallise vite cellui qui l'observe, Lavande ne soulève pas de questions car elles se créent seules en nous à mesure qu'on l'écoute. Peut-être qu'elle y a déjà répondu sans le savoir.






Tu as choisi Youtube comme espace de diffusion, qui est une plateforme libre et gratuite. C’est comme ajouter une nouvelle couche au sens de ton travail. Qu'est-ce que tu penses des termes archives vivantes pour désigner ta production ?

C’est émouvant pour moi que tu parles d’archive vivante ; à mon sens ces vidéos sont des vidéos post-mortem, je les vois vraiment comme une partie de moi que je cache au monde. La mort c’est quelque chose qui me fascine complètement, et Youtube me permet de faire des archives de ces moments de vie sensées être pérennes.

Je pense que cette plateforme c’est aussi pour moi un super agent qui me permet de pas prendre les choses trop au sérieux, même si malgré tout je me prend au sérieux, parce que je suis fière de ce que je fais et que j’ai l’impression de bien le faire - mais Youtube c’est quelque chose de facile et qui permet d'aménager des accès entre les vies des gens. Ça me plait de pas avoir à passer par des réseaux d’institution, et du coup je ne gagne pas d’argent avec ça, mais c’est pas vraiment la question pour moi ; si je voulais gagner de l’argent je ferais autrement et ailleurs j’imagine. C’est très important pour moi cette notion d’accessibilité et d’instantanéité, d’avoir cette espace de suspension de mon travail par internet.



"Je suis prête pour l'éternité", 2022

Si on devait programmer Lavande TV sur le câble, qu’est-ce que tu proposerais ?

C’est marrant parce que ça va être l’objet de mon diplôme ! Lavande TV devient une chaine de télévision à part entière, avec une émission qui va s’appeler la Pastacademy (un mélange entre Pastafarisme et la Star Académie). Il y aura donc plusieurs épisodes, présentés lors d’une performance de 20 minutes. Du coup si j’avais une chaine TV il faudrait je pense supprimer toutes les autres.

Tu as une manière d'écrire à la fois très poétique, comme dans « La diagonale du vide », qui devient à la fois plus orale et humoristique pour tes vlogs. Comment tu appréhendes ces différents styles d’écritures ?

En fait y a different niveaux de lecture dans ce que je fais. Par exemple dans cette écriture orale, où comme on le dit « le diable est dans le détail », tu peux glisser des petits indices qui vont profiter au propos. Ça me permet de maintenir une narration assez personnelle et de créer un dialogue constant entre des choses qui sont complètement évidentes et d’autres qui le sont moins. C’est là où le rapport qui se joue entre l’émotion intense et les choses un peu plus drôles et légères créée une dualité entre l’envie de rire et de pleurer.





Une multiplicité de Lavandes sortent de Lavande originelle, qui semble à la fois pulluler partout et se recentrer sans cesse en elle-même.

Toutes ces Lavandes n'existent qu'aux yeux de celleux qui peuvent les percevoir, n'existent que dans nos regards.

Ces regards qu'on choisit de porter sur elle avec une active agitation de nos propres univers intérieurs, de nos vides qui au contact les uns des autres s'emplissent.




C’est quoi tes inspirations un peu coupables ?

C’est super difficile de penser à nos inspirations dans notre époque, on est pris dans des algorithmes qui nous montrent pleins d'informations partout. Arrive un moment où tu penses à quelque chose, et tu captes que ça vient de quelque part, mais c’est difficile de se souvenir d’où ça vient. J’ai plein d’inspirations coupables, par exemple Lady Gaga c’est quelqu’un de très important dans mon travail, son album Art Pop a changé ma vie par exemple. Pour le coup dans ma bibliographie de mémoire je balance des Rihanna, des Lady Gaga, mais à côté de Bourdieu.

Quelles sont tes tracks du moment ?

Happier Than Ever de Billie Eillish, je l’écoute tous les jours depuis sa sortie il y a un an. Allumez le Feu de Johnny, ça c’est vraiment un hymne pour moi. C’est vraiment le son du gladiateur, qui n’aimerait pas être à la place de Johnny Halliday quand il chante Allumez le Feu au Stade de France en 1998 ?





© "La diagonale du vide", 2019



© "Je suis prête pour l'éternité", 2022







© "When I grow up I want to be nothing at all", 2022



"et je me suis tout de suite dit, « je viens du vide » ? C’est marrant pourtant je me sens bien remplie."


TEXTE : ZOÉ CHAUVET ET PAULO GATABASE
PHOTOS : ZOÉ CHAUVET
DESIGN : PAULO GATABASE